Aujourd’hui est un grand jour pour Cockpit. Sa vie n’a pas souvent été aussi heureuse. On l’a régulièrement raillé, humilié. Je dis on, je parle évidemment des gens du village, de son village : une minuscule bourgade juchée à flanc de colline, perchée en haute montagne, à des kilomètres de la civilisation. Avez-vous déjà vécu dans ces hameaux désolés, plaintifs ? Dans ces réduits de pierres calcaires ? Près de ces fermes d’un autre temps, volontairement cachées dans l’ombre des rochers, dans les recoins tortueux des gorges de montagne les plus difficiles d’accès ? Vous êtes vous levés, puis couché, tous vos jours, toutes vos nuits, en compagnie des mêmes gens, dans les culs de sac qui parsèment nos campagnes désertes ?
La vie au grand air, me direz-vous, a le goût et l’énergie d’un concentré de joies sereines, de plaisirs innocents, de manifestations quotidiennes de bonheurs simples, beaux, sauvages, qu’un seul regard de citadin, même fuyant, suffit à flétrir. D’ici, je vous entends louer la nature saine, la nourriture vraie, les paysages grandioses, les fleurs, la rosée du matin, le ciel immensément rempli d’étoiles, les odeurs, le vent. Et vous avez raison : entrevoir la campagne, c’est comme s’emparer d’un bout du paradis, ça vous remplit d’espoir et d’humilité. Cependant, je ne saurai planter ce décor idyllique, sans vous entretenir des infirmités dont souffrait Cockpit, celles-là même qui allaient lui gâcher son existence entière, jusqu’à ce jour béni que j’entreprends de décrire.
Cockpit fut adopté à l’âge de trois ans, par un de ces couples fermiers, rudes et suffisants - qui étouffent la velléité sous le poids de la tradition, et laissent crouler toute nouveauté sous celui de la méfiance - adopté donc, pour pallier à un manque de progéniture légitime, et garantir la croissance d'une de ces jeunes pousses mâles, qui fait notre descendance, et qui nous aide à s’occuper des champs et de la bergerie, dont l’entretient devient chaque année plus exigeant, à mesure qu’on vieillit...
Cockpit était malencontreusement né muet, et par-dessus tout, polonais, pauvre. Ses parents, des prolétaires qui avaient fui le joug du communisme, l’avaient délaissé à peine huit mois après avoir réussi leur « passage à l’ouest » comme on disait à l’époque. Huit mois passés à tenter vainement de s’adapter aux vicissitudes de notre société libre, gouvernée par l’image et l’argent. D’argent, bien entendu, ils n’en avaient pas eu. D’image, ils ne pouvaient donner que celle que nous renvoient les trop nombreux mendiants qu’on croise sur les trottoirs de toutes nos villes.
La séparation d’avec leur enfant avait été le point de départ d’un effroyable effondrement social et psychologique. Aucun d’entre eux ne s’en releva. Cockpit pensait d’ailleurs qu’ils étaient morts de chagrin - et c’était vrai, en quelque sorte. A moins que la misère ne les ait rattrapés avant. Il en gardait, tapis au fond de ses entrailles, le souvenir d’une douleur sourde, insaisissable, qu’il avait bien du mal à se représenter, au prix d’un insoutenable effort de mémoire, quand il se rappelait d’une vague impression de tendresse maternelle, d’un murmure, de fines boucles blondes caressant son visage de nouveau-né. Non, décidément, ses souvenirs ne s’appliquaient qu’à décrire sa vie de villageois : fermier et ignorant.
On dit que les enfants adoptés finissent toujours par ressembler à leurs faux parents. Qu’à force d’évoluer en leur compagnie, ils en reproduisent les traits, l’expression, le caractère, et qu’on finit par les confondre. Untel est le portrait craché de son père Il lui ressemble comme deux gouttes d’eau. Mais son père n’est pas son réel géniteur. Il n’a jamais été que son éducateur. L’adaptation a fait le reste. Et personne ne se doute de la supercherie.
Si vous aviez croisé Cockpit, affublé d’une grossière chemise de bûcheron, dans le sac à patates qui lui servait de pantalon, vous l’auriez certainement pris pour un parfait cul terreux, un homme du terroir. Vous n’auriez pas dicerné, dans son regard lointain, la moindre trace de souffrance, d’une séparation qui le hantait depuis toujours.
Muet et polonais. C’était l’origine de ses ennuis. Ces handicaps le marquèrent comme deux sceaux, gravés sur sa peau. Les campagnards sont, de par là-haut, et pour beaucoup, incapables d’accepter la particularité de nos pairs moins fortunés. Et les enfants, quand ils grandissent loin du monde, sont souvent d’une cruauté implacable à l’encontre des faibles. En plaine, avec des parents un tant soit peu intégrés, les différences de Cockpit auraient pu s’avérer être ses atouts. La multiplicité des origines des gens qui s’y côtoient aurait effacé la singularité des siennes. On l’aurait orienté vers une école spéciale, pour les sourds et muets. Il aurait profité de son infirmité pour étudier plus longtemps que les autres, et devenir, qui sait, professeur…
Au lieu de cela, il avait toujours été confronté au rejet des siens, aux moqueries de ses camarades. Et il s’était beaucoup battu pour qu’on le reconnaisse. D’école ? Il n’avait connu que celle de sa commune, les déboires d’un enfant en mal de vivre, l’échec. En fin de compte, ses proches avaient finit par le trouver bien brave, à l’image de ses parents d’emprunt, dont il avait d’ailleurs épousé le métier, ne sachant rien faire de mieux.
Depuis leur décès, il y a trois hivers, il vivait à la manière d’un paysan journalier. La municipalité qui avait fait valoir son droit de préemption sur l’héritage de ses terres, pour les donner au groupement des chasseurs, l’avait proprement chassé de chez lui. L’argent qu‘il avait tiré de cette vente forcée était dépensé depuis longtemps. Aussi survivait-il de mille boulots ingrats, qu’il acceptait de pratiquer, contre un peu de monnaie et plein de remontrances.
Mais aujourd’hui, tout allait changer ! Drapé d'un resplendissant costume bleu ciel, chaussé avec des souliers de marque italienne, coiffé à grands frais, il fonçait à toute allure, s’en revenant de la capitale, au volant d’une décapotable métallisée, qu’il venait juste de se payer, grâce à l’énorme chèque que la loterie nationale venait de signer, à son nom. Lui, le gagnant - pas du plus gros tirage de l’histoire du pays, mais de beaucoup quand même. Lui, qui ne possédait rien. On l’avait accueilli à Paris avec plus d’honneur qu’il n’en avait jamais connu de toute sa vie, de son ancienne vie. La chance avait tourné. Son existence était bouleversée.
Pour la première fois, l’interminable route qui le séparait de la ville la plus proche, ne lui apparaissait plus comme un alignement grossier de galets mal rangés, par je ne sais quelle divinité ayant un sens de l’humour douteux, qui l’empêchait par tous les moyens imaginables, de bénéficier, comme tout à chacun, des bienfaits de la civilisation. Quand il faisait les marchés, Cockpit aimait boire un verre au bistrot, jouer, s’acheter du tabac, flâner dans des parcs dont les arbres n’avaient, pour une fois, pas été taillés par lui - à force de son abnégation.
Cockpit s’en retournait léger dans son village, un rictus de contentement collé sur son visage, lui creusant même des fossettes inconnues. Son allure élégante n’aurait pas manqué d’attirer l’attention de quelques pulpeuses auto-stoppeuses, si elles s’étaient postées sur sa route. Il rentrait, le souffle du vent d’automne battant contre son crâne, l’haleine de la liberté s’incrustant dans sa bouche. Les autres l’attendaient, certainement pressés de profiter de la prodigalité de l’enfant du pays. Celui qu’on insultait. Celui qu’on accusait quand quelque chose manquait. Celui qu’on volait sans craindre de l’entendre crier à l’aide. Celui dont on se servait immanquablement pour effectuer les tâches ingrates, comme de refaire, tous les ans, à la machette et à la pioche, les rigoles d’évacuations d'eau du hameau, creusées dans la rocaille. Lui, Cockpit, surnommé ainsi à cause de son air simple : nouvellement riche.
Il se préparait intérieurement à écouter les conseils des anciens, qui l’entretiendraient de la gestion la mieux appropriée qu’il pourrait faire de ses biens. Il s’attendait à retrouver soudainement ses compagnons de classe, qui l’avaient laissé se morfondre dans son sort peu enviable. Peut-être devrait-il aussi repousser les avances des femmes en âge de se marier, qui ne l’avaient jamais convoité auparavant, soucieuses de l’aider à placer sa fortune de manière sûre, en famille. Ces perspectives assaillaient son esprit, comme autant de revanches qu’il pourrait bientôt s’offrir. Il appréciait donc, à leur juste valeur, les derniers kilomètres de route de montagne, qui le séparaient de chez lui, rêvant d’un avenir radieux, au volant de sa cylindrée rugissante.
A son arrivée, au dessus la rue principale du village, flottait une banderole, qui disait, en deux point : "repas offert par le conseil municipal, en l’honneur de Cockpit" sur la place du temple . Les vieillards, les maris, les femmes, les enfants et les chiens l’y attendaient, réunis, prêts à honorer le héros d’un jour, et à l'ambiancer comme il le méritait.
Si vous aviez été parmi les acteurs de ce public en noir et blanc, frappé, comme eux, par l’allure de félicité qui entourait notre homme, dévisageant le monde, saluant ses compères, tous méfiants, tous figés dans ces rues étroites, habituellement vides, si vous aviez pu l'observer, sur les sièges de sa décapotable, victorieux, ravissant... Car il était ravissant, et il souriait, Cockpit, et il souriait encore, tandis que les cotillons imaginés par lui pleuvaient sur la place, ruisselant sous les plis de sa veste de soie.
Et si vous aviez été, grâce à un improbable transfert de votre personnalité, dans les vêtements de Cockpit, derrière ses yeux, dans ses pensées, vous auriez compati aux raisons de son sourire, à l’ironie de son dessein. Cockpit, en effet, n’était revenu que pour savourer ce moment précis, cet instant béni, ou il leur signifirait, avec ses gestes maladroits, qu’il les quittait, tous, pour toujours, qu’il s’en allait loin d’eux et de leur campagnarde méchanceté, loin de leurs montagnes invivables et de leurs champs boueux. Et que, de sa joie retrouvée, c’est certain : il ne leur donnerait rien, pas un zloty !

